Les murs prennent la parole,
ça résonne, ça résonne
Les corps sans voix, les corps sans rôle,
autonomes

La trajectoire du silence
qui s'éternise, se rivalise
des lettres et leurs absences
au son qui vit sur du non-bruit

Des bouches à s'exclamer
Au murs qui résonnaient
où les corps se déplient,
où les bouches se délient

La trajectoire du silence
fit résonner le son
le son des mots qui dansent
et s’enlacent d'abandon.

Les murs prennent la parole,
ça résonne, ça résonne
Les corps sans voix, les corps sans rôle,
s'abandonnent


NM

La présence du langage musical dans le langage poétique, comme nous l’avons vu plus haut avec le lettrisme et la poésie sonore où le mot s’efface donnant place au son, se présente également dans le texte sous une autre forme où le mot permet de symboliser la musicalité du texte dans l’écriture. La composition du texte permet de suggérer la musicalité que possède le langage écrit. C’est d’ailleurs en parcourant la littérature contemporaine, notamment avec la découverte des textes de Sarah Kane, dans sa pièce de théâtre « Manque », que j’ai découvert la présence de la musicalité au sein d’un texte écrit. Cette suite de pensées tourmentées de l’auteur nous emmène dans une écriture fragmentée, poétique et musicale. Mon attention s’est surtout portée vers sa pratique du langage entre poésie et oralité. La lecture du texte de Sarah Kane nous vide de tout souffle, par le rythme des phrases et l’absence de ponctuation, absence qui nous envoie dans une densité d’expressions et d’émotions où les mots nous submergent.

Sarah Kane à écrit en l'espace de cinq années, un court métrage ainsi que cinq pièces de théâtre. Ses œuvres perçues au départ comme scandaleuses sont pourtant empreintes de sentiments et d'émotions que Sarah Kane nous livre violemment, sans retenue et avec une force incomparable. Au fil de ses œuvres, elle nous fait parcourir des sentiments fort, en équilibre sur un fil, entre l'amour et la haine, la vie et la mort, elle nous balade sur ce fil où chaque sentiments devient tellement puissant qu'on finit par croire qu'il a basculé dans un sentiment inverse. Dans sa pièce « Anéantis », où la scène se passe dans une seule et unique pièce, les sentiments des personnages sont de passage, de l’amour à la haine, de la violence à la douceur, du désespoir à la mort. Elle y décrit le viol, la torture, la brutalité dans la guerre civile, parsemé de quelques douceurs gestuelles.

« IAN. Je t’aime
CATE. Je ne t’aime pas.
IAN se détourne. Il aperçoit le bouquet de fleurs et le prend.
Elles sont pour toi.
Noir.
On entend une pluie de printemps1».

Les sentiments chez Sarah Kane sont comme suspendus à un fil, les personnages vont de l’un à l’autre, tentent parfois de se rattraper au fil, et puis tombent. L'amour n'est rien d’autre qu'une forme de haine, la haine n'est qu'une forme d’amour. Sarah Kane nous montre qu’entre la vie et la mort, au milieu des tourments et des misères, on peut y trouver l’espoir d’une lueur. Un clair obscur de sentiments prend vie dans ses textes.

Mon approche de l'oeuvre de Sarah Kane s'est constituée autour de cette écriture fragmentée, rythmée, cette approche de la musique dans sa façon d'écrire, cette façon d'écrire qui trouve une certaine oralité avant même qu'un acteur prenne la parole. En parlant de Manque, Sarah Kane dit :
« Je voulais découvrir comment un poème pouvait quand même être théâtrale. C'est vraiment une expérience sur la forme, sur la langue, sur le rythme, sur la musique2».

Dans la pièce de théâtre « Manque », se forme un dialogue entre quatre personnages : A, B, C et M, un dialogue où les personnages ne se répondent pas mais où ils sont seuls face à leur souffrance. Quatre personnages, (on suppose qu’il y a deux femmes et deux hommes), parlent de la mort, du suicide, d’amour, de l’absence, du Manque, dans une absence de repères narratifs et temporels, une structure décomposée où les personnages ne se parlent pas entre eux mais mais où parfois les phrases s’entremêlent et se complètent. Ce jeu de réponses différées, de répétitions ainsi que ce jeu d’écriture notamment dans l’absence de ponctuation, invoque des plans rythmiques et poétiques et ce jeu de voix nous rapprochent du langage musical. Dans cette pièce les voix des personnages se répondent comme en écho et s’expriment dans une formes presque orchestrale, les répliques se lancent les unes aux autres dans une musicalité. C’est comme si le chef d’orchestre c’est à dire l’auteur, distribuaient les répliques à ses personnages en privilégiant les effets et jeux sonores. « Manque » est une oeuvre poétique et musicale et renvoie au spectateur ou au lecteur un miroir où il peut interpréter ou construire sa propre psyché. Dans cette « pièce orchestre », le même rythme s’installe au début et à la fin rompu au milieu par un long monologue de A. Ce long monologue est une longue lettre d’amour qui nous plonge dans une cascade de sentiments puisque ce texte a la particularité d’avoir été écrit totalement sans ponctuation. Cette absence de ponctuation dans l’écrit de cette pièce nous fait ressentir l’intensité de cette déclaration. Dans la lecture du texte se crée une oralité écrite, c’est à dire que l’on ressent cette oralité dans l’écriture avant même que l’acteur prenne la parole. C’est l’absence de ponctuation et la composition du texte que se crée l’oralité, il semble qu’un vrai rythme ne s’installe pas mais se présente sous forme d’une accélération continue qui donne la sensation de finir le texte en étant en apnée, sans aucun souffle tellement les mots s’enchainent dans une force incroyable.

On pourrait penser parfois que les autres personnages monologuent eux aussi mais qu’ils sont sans cesse entrecoupés par un autre personnage, mais ce n’est pas toujours le cas. L’oeuvre est un mélange d’émotions auquel chacun peut accéder par son propre ressenti. D’ailleurs, c’est d’abord par le ressenti que l’ont perçoit le travail de Sarah Kane avant d’en percevoir la réflexion et compréhension de toutes les nuances stylistiques et références poétiques qu’elle aborde. Cette pièce est un jeu de réflexion où les personnages semblent exprimer leurs pensées dans une sincérité absolue. « si je perds ma voix je suis foutu3». Un langage transparent où la contradiction est omniprésente entre l’intimité des pensées exprimées et le manque de pudeur avec lequel les personnages parlent de leur maux. Cette pièce s’adresse à nous dans une réflexion par rapport à l’individualité de chacun au milieu des autres.

S’il n’y a pas de repères temporels ni de description de lieux, on les devine par fragments dans les répliques, les lieux font images et participent à la poésie du langage. Comme dans le langage poétique vu précédemment, Sarah Kane utilise les mots comme métaphores pour représenter les lieux de la pièce. C’est dans les répliques que l’on peut recomposer les mots-images et donc, par la suite, définir les lieux et se les représenter. En conclusion la pièce Manque de Sarah Kane est un échange entre le langage poétique et le langage musical, entre les thèmes que les personnages abordent et la façon de composer oralement l’ensemble de voix.

« Et n'oubliez pas que la poésie est pour son propre bien langage. N'oubliez pas que si on valide des mots différents, cela requiert alors d'autres attitudes4».

Le travail de Sarah Kane et notamment cette pièce « Manque » m’a emmenée sur les questionnements réels de l’écriture et du langage musical, lorsque : dans l’écriture et principalement dans son langage poétique on retrouve une musicalité dans la forme soit du texte soit de l’oralité du texte; quand le lecteur donne vie au texte et permet la confrontation entre ces deux langages ou quand le langage poétique devient un langage sonore, où les deux s’entremêlent et forment leur propre langage; de même quand les mots deviennent des sons. Je me suis ainsi intéressé au travail poétique de Ghérasim Luca. Si ses recherches poétiques sont chronologiquement antérieures à l’écriture théâtrale de Sarah Kane, je les ai découvertes après, ce sont les voix des personnages de Sarah Kane, leur rapport physique aux mots qui m’ont permis de mieux comprendre ce qui se joue dans la poésie de Luca.

En effet, les questionnements autour de l’oralité et de l’écriture se retrouvent dans le langage de Ghérasim Luca. Il symbolise le jeu entre la poésie et le langage et permet d’apercevoir la confrontation entre les deux par une forme sonore. Il met en valeur la déconstruction du langage afin de créer et jouer une genèse du langage qui retrace les découvertes successives de la voix, par un parcours sur le son, les voyelles et les consonnes.

« Si la parole de Ghérasim Luca est ainsi éminemment poétique, c’est parce qu’il fait du bégaiement un affect de la langue, non pas une affection de la parole. C’est toute la langue qui file et varie pour dégager un bloc sonore ultime, un seul souffle à la limite du cri : Je t’aime passionnément5».

Si Gilles Deleuze rend hommage à Ghérasim Luca et en parle comme « d'un grand poète parmi les plus grands6», c'est parce que Ghérasim Luca est un étranger dans sa propre langue « il ne mélange pas une autre langue à sa langue, il taille dans sa langue une langue étrangère qui ne préexiste pas ». Chaque texte est une invention dont il invente des procédés, joue à partir de l'homophonie, de la phonétique, des combinaisons, permutations, répétitions etc... de la langue. Sans cesse, Ghérasim Luca questionne le langage et ses formes, en donnant une symbiose poétique à ces questionnements, il nous emmène sur le parcours du langage entre la phonétique, la poésie et la déconstruction du mot. Dans son poème « Passionnément », « chaque mot se divise mais en soi-même » écrit Deleuze, les mots se décomposent et recomposent avec une nouvelle syllabe qui change donc le mots. « passion, ration, nation », il joue avec la phonétique du mot pour composer et proposer un choix au lecteur.

Ghérasim Luca propose une écriture complexe et organisé. Le poème « Passionnément », présente plusieurs niveaux de complexités suivant la manière dont le lecteur ou auditeur le reçoit. Dans la version écrite, ce poème propose d’une interrogation sur la langue et nous invite à comprendre la complexité du langage et ses différents codes. Oralement on le reçoit comme une déclaration parsemée d'obstacles qui révèle la complexité du sentiment ici déployé; l'amour. Entre son questionnement sur le langage et la poésie, Ghérasim Luca est un poète qui ne cesse de complexifier et de réinventer le langage. L'auteur lit oralement cette déclaration et nous emmène dans un voyage où chaque mot devient une pièce qui s'accorde à la suivante jusqu'à arriver enfin à la phrase « je t'aime passionnément ».

Ainsi ce poème est une déclaration d'amour qui réinvente l'amour dans une sorte de code loin du lyrisme et de l'intime que propose habituellement ce thème. Il nous fait voyager à l’intérieur de la langue en nous montrant les différents procédés et codes qu'elle possède. Le bégaiement qu'il impose à son écriture devient « un affect de la langue, non pas une affection de la parole », c'est à dire qu'il renvoie au questionnement sur l'écriture et n'est pas un trouble de la parole. Il se sert de ce trouble pour commenter le langage, approfondir et questionner le sens des mots. Oralement quelque chose se passe et « Passionnément » est une poésie sur la langue. Même si le thème de ce poème renvoie au sentiment sur l'amour le thème principal est ce questionnement autour de la langue et Ghérasim Luca ici nous le fait ressentir.

Dans son travail Ghérasim Luca torture la langue, cette langue qui n’est d’ailleurs pas sa langue maternelle mais qu’il choisit d’utiliser pour écrire. Son écriture est non seulement un travail au sens étymologique mais aussi un travail sur le corps, marqué par le bégaiement poétique, et une démarche de répétition syllabique. Car si Ghérasim Luca utilise une forme de bégaiement dans ses textes cela est entièrement maitrisé, c’est un travail sur la matérialité sonore du langage par l’homophonie. L’utilisation de l’homophonie dans son travail creuse la rupture entre l’écrit et l’oral et donne une nouvelle dimension aux mots. Ghérasim joue sur la libération du souffle où le mot se libère de son emprise dans l’écrit.

« La poésie est un « silensophone », le poème, un lieu d’opération, le mot y est soumis à une série de mutations sonores, chacune de ses facettes libère la multiplicité des sens dont elles sont chargées. Je parcours aujourd’hui une étendue où le vacarme et le silence s’entrechoquent, - centre choc -, où le poème prend la forme de l’onde qui l’a mis en marche. Mieux, le poème s’éclipse devant ses conséquences. En d’autres termes : je m’oralise7».

Et c’est par l’oralisation que Ghérasim Luca parsème de sa voix les silences, joue sur les rythmes et parcours le labyrinthe du langage qu’il développe dans tout ses aspects. Il joue sur la sémantique, la phonétique, le champ lexical, l’étymologie, le signifiant et le signifié en utilisant d’abord le signifiant, l’image acoustique du mot phonique, en d’autres terme Ghérasim s’arrête sur les mots et prends le temps de les comprendre et de les analyser pour composer ensuite avec. C’est dans ce champs de réflexion sur la langue qu’il offre des oeuvres poétiques où l’émotion et le ressentit nous interpèlent avant même d’en connaitre les secrets.

Parallèlement au travail de Sarah Kane, on retrouve dans celui de Ghérasim Luca une écriture fragmentée et rythmée qui nous renvoie à un questionnement autour de la langue et du sentiment. En équilibre entre les choix, tous deux créent le balancement entre les mots, les langues, les thèmes... Ghérasim développe des thèmes forts qui le compare parfois à un poète romantique. « À sa manière, Luca serait le dernier des romantiques… Un dernier des romantiques qui n’a eu de cesse de court-circuiter, de précipiter le romantisme. Par exemple dans son rapport à l’amour… Il faut parler de l’amour, de la façon dont le poème forme un « manifeste de l’aimantation » … » 8 Ce rapport à ce « manifeste de l’aimantation », on le retrouve notamment dans le célèbre poème « prendre corps ».



« Tu me paroxysme
et me paradoxe
je te clavecin
tu me silencieusement
tu me miroir
je te montre

(…)

je t’écris
tu me penses ».

L'écriture de Ghérasim Luca devient la partition de son interprétation orale, mais pas seulement. Elle est aussi une décomposition du langage dans une forme poétique, qui nous interroge sur la nature du mot, la composition du langage, les codes poétiques et musicaux. Car s’il questionne la phonétique du mot c'est aussi pour nous questionner sur le langage musical. Sarah Kane, de son côté, s’est faite le chef d’orchestre d’oeuvres où le texte se transforme en un échange sonore, où les voix et les mots se confondent. Entre leurs écrits et leurs formes de langage, Sarah Kane par l'écriture théâtrale, Ghérasim Luca par la poésie, on perçoit que tous deux se livrent à un réel travail autour des formes de langages en mélangeant et assemblant celles-ci dans des compositions où les mots, les sentiments, l’émotion s’entremêlent et se tissent dans une oeuvre. Leurs oeuvres se reçoivent comme une invitation au voyage dans lequel le spectateur s’apprêtent à voyager autour des mots, dans les maux et basculant sur le fil des sentiments qu’ils invoquent. La présence du corps est omniprésente dans leurs oeuvres, ils s’emparent tous deux des mots qu’ils redécouvrent dans une oralisation nouvelle. Ce rapport à la musicalité du texte par le corps présent nous renvoie au langage musical. Ils nous invitent aux réflexions sur qu’est-ce que le mot et comment le mot devient un son ? Et comment le texte écrit peut présenter une musicalité dans sa composition ? Ce rapport entre la poésie et la musique, entre le mot et le son, entre la musicalité du texte et le mot qui s’efface pour laisser place au son, évoque la réflexion sur le langage musical et comment celui-ci voyage pour rejoindre le langage poétique. En réponse à ce questionnement, il convient de définir le langage musical ainsi que d’envisager la rencontre entre ces deux langages dans une oeuvre contemporaine.

































« Je veux dormir à tes côtés et faire tes courses
et porter tes sacs et te dire comme j’aime être avec toi mais ils continuent à me faire faire des sottises. Et je veux jouer à cache-cache et te donner mes vêtements et te dire que j’aime bien tes chaussures et m’asseoir sur les marches pendant que tu prends ton bain et te masser le cou et t’embrasser les pieds et te tenir la main et sortir dîner sans m’énerver quand tu manges dans mon assiette
et te retrouver au Rudy’s et te parler de la journée et taper ton courrier et te porter tes affaires et rire de ta paranoïa et te donner des cassettes que tu n’écoutes pas et regarder des films géniaux et regarder des films nuls et me plaindre de la radio et prendre des photos de toi quand tu dors et me lever pour aller te chercher du café et des bagels
et des feuilletés et aller au Florent boire un café à minuit et te laisser me voler mes cigarettes sans jamais être fichue de trouver une allumette et te parler du programme que j’ai vu la veille à la télé
et t’emmener à la clinique des yeux et ne pas rire
à tes blagues et avoir envie de toi le matin mais te laisser dormir et t’embrasser le dos et te caresser la peau et te dire comme j’aime tes cheveux tes yeux, tes lèvres, ton cou tes seins ton cul ton 

et fumer assis sur les marches jusqu’à ce que ton voisin rentre et fumer assis sur les marches jusqu’à ce que tu rentres et m’inquiéter quand
tu es en retard et m’émerveiller quand tu es en avance te donner des tournesols et aller à la fête
et y danser à en devenir bleu et me trouver désolé quand je suis dans mon tort et heureux quand tu me pardonnes et regarder tes photos et désirer t’avoir toujours connue et entendre ta voix dans mon oreille et sentir ta peau contre ma peau
et avoir peur de tes colères quand tu te retrouves avec un œil tout rouge et l’autre bien bleu les cheveux du côté gauche et ton visage qui prend
un air oriental et te dire que tu es splendide
et te serrer contre moi quand tu es anxieuse
et t’étreindre quand tu as mal et te vouloir rien
qu’à sentir ton odeur et te blesser quand je te touche et gémir quand je suis à tes côtés et gémir quand je ne le suis pas et bavoter sur tes seins
et te recouvrir dans la nuit et avoir froid quand tu tires la couverture et chaud quand tu ne le fais pas et m’attendrir quand tu souries et fondre quand
tu ries et ne pas comprendre pourquoi tu penses que je te rejette quand je ne te rejette pas et me demander comment tu peux bien penser que ça pourrait un jour arriver et me demander qui tu es mais t’accepter de toutes façons et te parler du garçon arbre et ange à la fois de la forêt enchantée qui a traversé l’océan parce qu’il t’aimait et t’écrire des poèmes et me demander pourquoi tu ne me crois pas et éprouver un sentiment si profond que je ne trouve pas de mots pour l’exprimer et avoir l’idée de t’acheter un chaton et j’en serais jaloux parce que tu t’occuperais plus de lui que de moi
et te garder au lit quand tu dois t’en aller et pleurer comme un bébé lorsque tu finis par le faire et me débarrasser des cafards et t’acheter des cadeaux que tu ne veux pas et que je remballe comme d’habitude et te demander en mariage pour que tu me dises non comme d’habitude et que je recommence malgré tout parce que si tu penses que je ne le souhaite pas pour de bon c’est exactement ce que je veux depuis ma toute première demande et errer dans la ville en trouvant que sans toi elle est vide et vouloir ce que tu veux et me dire que je me perds mais tout en sachant qu’avec toi je suis en sûreté et te raconter ce que j’ai de pire et te donner ce que j’ai de mieux parce que tu ne mérites pas moins et répondre à tes questions quand j’aimerai autant pas et te dire la vérité quand je n’y tiens vraiment pas et chercher
à être honnête parce que je sais que tu préfères et me dire tout est fini mais tenir encore dix petites minutes avant que tu ne me sortes de ta vie et oublier qui je suis et me rapprocher de toi parce que c’est beau d’apprendre à te connaître et ça mérite bien un effort et m’adresser à toi dans un mauvais allemand et en hébreu c’est encore pire
et faire l’amour avec toi à trois heures du matin
et peu importe peu importe peu importe comment mais communiquer un peu de / l’irrésistible immortel invincible inconditionnel intégralement réel pluri-émotionnel multi spirituel tout-fidèle éternel amour que j’ai pour toi ».

Extrait de Sarah Kane, Manque (crave) pièce de théâtre parue en 1999.