Le langage poétique et le langage musical se répondent dans la composition et s’unissent dans la transmission. Le langage poétique se crée avec des mots, des lettres, des syllabes qui s’assemblent, s’opposent ou s’unissent dans une forme écrite, ou orale. La composition permet d’envoyer un message au spectateur ou lecteur, à qui il offre la possibilité de l’interpréter par la réflexion ou le ressenti corporel. Comme nous l’avons vu précédemment les artistes qui ont travaillé autour du langage poétique proposent une réflexion sur le langage et ouvre cette réflexion sur le monde qui nous entoure. Le lettrisme nous fait réfléchir à la nature du mot en le décomposant. Dans le mouvement de la poésie sonore les artistes considèrent le mot en tant que sonorité, la composition poétique disparaît et la poésie se construit au moyen d’un langage sonore inspiré du langage poétique. De là, on peut considérer ce langage comme un langage sonore. Le langage musical peut donc être considéré comme une continuité de la poésie, le langage poétique devenant une forme de langage sonore par l’interprétation et la réflexion que les artistes ont et utilisent dans leurs oeuvres.
Aujourd’hui les progrès de la technologie permettent au langage musical d’évoluer qualitativement mais aussi quantitativement. Le langage musical est un langage universel, car il est perçu par le corps (comme nous l’explique Evelyn Glennie avec le ressenti des vibrations) notamment grâce à de nombreux dispositifs qui permettent à tout le monde de pouvoir composer, les améliorations technologiques permettant aux artistes de repousser les limites du langage poétique et sonore.
Lukas Truniger est un artiste qui ouvre son oeuvre entre le langage musical et le langage poétique, grâce à de nouveaux dispositifs. Il crée un parcours entre ces deux langages. « Déjà entendu / An Opera Automaton » (Déjà entendu | un opéra mécanique), est une installation générative créée en 2015 à base de textes et de mélodies qui sont retravaillés avec des algorithmes afin d’inventer une nouvelle architecture sonore et sémantique1. Cette installation joue sur la structure du langage musical et poétique. Les textes et mélodies d’opéras s’inspirent du mythe de Faust (l’épopée de la curiosité humaine et de ses limites), l’installation explore les contours du langage.
« C’est un jeu avec les frontières de la perception. L’instant où le langage perd son sens et devient abstrait. Un langage poussé à ses limites au point de ne conserver qu’une structure purement rythmique et mélodique. C’est la nature organique du langage, imitée par une machine, qui révèle la véritable poésie (dans toute son absurdité) du numérique2».
« La structure du langage, à l’origine musicale, est le point de départ de cette installation qui joue avec les frontières de la perception. À l’aide d’algorithmes et de logiciels d’apprentissage, les textes et les mélodies d’opéras sont reproduits en lumière et en son dans l’espace par 102 écrans et autant de haut-parleurs. Poussé dans ses limites, ne conservant qu’une structure purement rythmique et mélodique, le langage devient abstrait. C’est sa nature organique, imitée par une machine, qui révèle la véritable poésie du numérique3».
Cette oeuvre est la rencontre entre le langage poétique et le langage musical dans un parcours où le texte se décompose puis se recompose en suivant le fil des sonorités. Entre la poésie et le son, l’artiste utilise les nouveaux dispositifs numériques pour recréer un langage qui explore cette rencontre.
Ce voyage autour de ces deux formes de langage entre poésie et musique montre que l’une et l’autre se rassemblent, s’opposent parfois, s’assemblent, se complètent et se rencontrent à plusieurs reprise dans leurs histoires et leurs langues respectives, et finissent par se confondre l’une et l’autre pour donner place à de nouvelles formes de langages.
Nous pouvons associer ces deux formes et dire que la poésie peut devenir musique et que la musique est une forme de poésie. Ce langage où la poésie et la musique se rencontre, entre les mots et les sons, l’oral et l’écrit, le silence et le bruit… Toutes ces formes à la fois s’opposent et s’assemblent dans un contexte à la fois poétique et musical. La réflexion autour du langage poétique et du langage musical que j’ai parcouru lors de mes recherches est un voyage d’exploration autour de ces deux univers. Le langage poétique et musical se tissent entre leurs différentes formes afin de construire de nouveaux langages mêlant ces deux formes presque inséparables.