Longtemps, j'ai cru que pour pouvoir faire de la musique il fallait commencer par l'apprentissage de l'écriture musicale. Pourtant, la musique était omniprésente autour de moi et j'ai commencé à jouer du piano en déchiffrant ces signes que l'on nomme des notes, un autre langage. Parfois, lorsque j'avais envie de m'essayer à la composition, je branchais un casque sur le piano, je fermais les yeux, et je jouais. Là, j'essayais de me déconnecter des codes de la musique, sans me soucier du son, du mouvement de mes mains ou du placement de mes doigts. Je pianotais comme-ci mes mains étaient guidées par quelque chose d'autre, comme-ci des fils étaient accrochés à chacun de mes doigts et les laissaient tomber au fur et à mesure, dans un tempo que je ne contrôlais pas, sur des touches qui ne s'associaient pas. En passant des graves aux aigus, des blanches aux noires, je laissais mes mains danser sur le clavier sur le rythme de mon humeur. Puis, au fur et à mesure, je notais dans mon esprit des résonances ou des rythmes qui me semblaient s'accorder. Alors, j'ouvrais les yeux et répétais les mouvements qui m'avaient paru être intéressant. Quelques notes venaient à faire une suite qui s'accordaient, un rythme commençait à s'installer et à se placer doucement et enfin, mes deux mains semblaient s'entendre et être en harmonie. De là, je commençais à composer « quelque chose »...
La réflexion autour de la musique et du langage musical est un champ large et l'expérience musicale est un domaine qui peut paraître à la fois mystérieux et complexe. L'oeuvre musicale utilise un langage sonore qui parle directement à nos sens mais pas seulement, l'oeuvre musicale invite aussi à la réflexion. Comment une œuvre sonore se transmet-elle ? La musique n'est-elle qu’une suite de sons ? Ou est-elle un langage sensorielle qui passe par l'écoute mais aussi par la sensation. La musique se transmet par les vibrations, les fréquences et est accessible au delà de l’ouïe, à la pensée, à la conscience. La musique est un moyen de communiquer un sentiment, une pensée, une histoire…
« La musique est un langage. C’est à dire qu’elle est, parmi d’autres, un des systèmes de communication au moyen desquels les hommes échangent signification et valeurs. Pour exister, avoir une efficacité, elle doit donc obéir aux règles qui rendent possible, d’une manière générale, le fonctionnement d’un système de communication1».
La musique tout comme la poésie est un langage et se construit en assemblant des sons formant ainsi une oeuvre musicale. La musique se compose par une diversité d’éléments sonores, que ce soit des notes de musique présentes dans chaque éléments sonore, des accords de notes, ou des « bruits » de la vie quotidienne. Ces sons s’accordent entre eux et forment une oeuvre que le spectateur reçoit et ressent. Car la musique est une vibration qui s’étend dans le corps, et ainsi, chacun peut la percevoir d’une façon différente. La réception d’une oeuvre musicale s’établie autour de plusieurs éléments tels la transmission acoustique, le fonctionnement physiologiques ( modifications du rythmes cardiaque etc…)
Cette relation au corps par les vibrations est une approche du langage sonore où le « spectateur » est en fusion avec la musique, l’instrument, le langage. Cette approche donne à la musique une qualité palpable qui permet de pouvoir « toucher » le langage sonore. Evelyn Glennie est une musicienne qui conçoit la musique avant tout comme une sensation qui passe par le corps grâce à la vibration. Evelyn Glennie est une percussionniste virtuose écossaise qui a été lauréate à deux reprises des Grammy Awards, notamment pour l’enregistrement de la Sonate pour deux pianos et percussion de Béla Bartók avec Sir Solti et Murray Perrahia. Atteinte de surdité depuis l’âge de 12 ans, elle parvient tout de même à intégrer la Royal Academy of Music de Londres dont elle ressort diplômée à 19 ans. Dans sa conférence elle y explique d’ailleurs que lors de sa première audition dans cette école elle fut refusée à cause de sa surdité. « Et ils m'ont dit, « Eh bien non, nous ne vous acceptons pas, parce que nous n'avons pas la moindre idée de l'avenir d'une 'musicienne sourde'. » Et je ne pouvais vraiment pas accepter ça. Et par conséquent, je leur ai dit, « Eh bien, si vous refusez -- si vous me refusez pour ces raisons, contrairement à l'aptitude à accomplir et comprendre et aimer l'art de créer du son, alors, nous devons vraiment nous interroger au sujet de ceux que vous acceptez ». Evelyn Glennie a été auditionnée deux fois et a été accepté. Cette anecdote a par la suite obligé les institutions musicales au Royaume-Uni à ne plus plus refuser d’auditionner quelqu’un qui possède un handicap. « Chaque inscription devait être écoutée et jugée sur la base de l’aptitude musicale2».
« Et je me souviens, lorsque j'avais 12 ans, j'ai commencé à jouer des timbales et des percussions. Mon professeur m'a dit : - Et bien, comment allons-nous faire ? Tu sais, la musique est une question d'écoute. - Oui, je suis d'accord. Alors, quel est le problème ? et il m'a dit : - Alors, comment vas-tu entendre ceci ? Comment vas-tu entendre cela ? - Et vous comment l'entendez-vous ? - Je crois que je l'entends par là... et j'ai dit : - je crois que moi aussi, mais je l'entends également par mes mains, par mes bras, mes pommettes, mon cuir chevelu, mon ventre, ma poitrine, mes jambes... Et ainsi, nous commencions toutes les leçons par l'accordage de percussions, en particulier les timbales, à un faible intervalle donné, puis graduellement et graduellement. Et c'est stupéfiant, lorsque l'on ouvre son corps, que l'on ouvre sa main pour laisser la vibration la traverser, en fait la minuscule différence peut être ressentie avec le plus petit bout du doigt, ici. Et ainsi, je posais mes mains sur le mur de la salle de musique, et ensemble nous écoutions les sons des instruments, et essayions vraiment de nous connecter avec ces sons, beaucoup, beaucoup plus largement qu'en dépendant simplement de l'oreille. Parce que bien entendu, l'oreille est sujette à toute sortes de choses. La pièce dans laquelle nous nous trouvons, l'amplification, la qualité de l'instrument, le type de baguettes, etc... Elles sont toutes différentes. Même poids, mais couleurs sonores différentes. Et c'est fondamentalement ce que nous sommes. Nous sommes juste des êtres humains, mais nous avons tous nos propres petites couleurs sonores, ainsi, qui constituent ces personnalités extraordinaires et ces caractères, et ces intérêts, et toutes autres choses3».
La musique joue sur le fonctionnement de notre cerveau, siège de nos émotions, de nos humeurs et influence nos comportements du fait qu'on s'identifie à un rythme, une mélodie, des paroles. On peut voir dans la poésie sonore cette relation avec l'homme comme une « usine à sons » qui fût une révélation par rapport au langage sonore du corps. Le corps, ce langage instinctif qui diffuse des sons, des vibrations, des rythmes agit comme un instrument à lui seul. Pourtant l'homme n'a cessé d’inventer des instruments et des machines pouvant produire d'autres sons. N'oublions pas cependant les mots de John Cage sur sa musique du silence, qui nous rappelle que la musique est avant tout un souffle qui flotte partout autour de nous.
Il y avait ce piano qui fonctionnait tout seul, sans des mains pour lui donner vie, sans une partition pour le diriger. Il était là au beau milieu de la pièce, et il jouait devant nous. Le mécanisme était présent pour lui donner vie ainsi que pour le diriger sur cette mélodie qui prenait vie devant moi. Cet espace musicale représentait une ambiance spécifique, comme marcher dans un autre monde, un autre temps. Où la musique suivait le temps, le temps suivait la musique.